« Apprendre à mourir au 21e siècle : la contribution des écrivains »

    Les Conversations de la recherche se sont poursuivies, le 8 janvier dernier, avec la présentation de la professeure adjointe en Littérature française, Maïté Snauwaert.

    By Étienne Alary on février 4, 2016

    « Je suis intéressée depuis toujours par la façon dont la littérature aide à vivre », lance-t-elle d’emblée, avant d’enchaîner avec sa rencontre de l’œuvre romanesque de Philippe Forest; œuvre qui offrait, selon Mme Snauwaert, un cas exemplaire d’articulation entre l’écriture et la vie.

    « Son œuvre entière se fonde sur la disparition de sa fille unique, Pauline, décédée d’un cancer à l’âge de 4 ans. Avant cet événement tragique, Philippe Forest était l’auteur d’essais remarqués sur l’art et la littérature. Mais lorsque meurt sa fille, il entreprend de raconter la dernière année de la vie de celle-ci dans un roman, L’enfant éternel », présente-t-elle.

    Dans ce récit ample et détaillé de la maladie, l’écriture a bien sûr un tour personnel : elle raconte la vie familiale, intime, le quotidien avec l’enfant. Mais elle enchevêtre aussi les éléments d’une réflexion sur le bien-fondé, les limites et les possibilités du roman en tant que forme littéraire, en particulier dans sa capacité à retranscrire ce que l’auteur appelle la « vérité » de l’expérience vécue. « L’auteur se tourne en quelque sorte vers la littérature pour trouver une forme de réconfort », estime Maïté Snauwaert.

    Ce roman, très bien reçu par le public comme par la critique, consacre l’entrée de l’auteur en littérature. «  On aurait pu penser qu’il s’agirait d’un livre unique, qui ne connaîtrait pas de suite. Pourtant, deux ans après, Philippe Forest publie – non sans difficulté auprès de son éditeur – un second roman, Toute la nuit, qui raconte l’après de la mort de l’enfant, du point de vue de ses parents, cette nuit du deuil qui semble ne jamais devoir finir », présente la professeure adjointe.

    Ce second roman sera suivi pendant plus de 15 ans d’autres romans et d’autres recueils d’essais qui, tous, ont pour coordonnée centrale la mort de l’enfant, qui semble explorée dans toutes les dimensions de l’espace et du temps. « C’est cette articulation inépuisable entre l’écriture et l’expérience vécue qui m’a intéressée, et comment elle pouvait durer dans le temps, continuer de nourrir l’œuvre sous des formes chaque fois distinctes mais dans lesquelles perdurait l’écho du deuil », avoue Mme Snauwaert.

    C’est d’ailleurs à l’ensemble de cette œuvre romanesque ainsi qu’à la plupart des essais de Philippe Forest que la professeure adjointe en littérature française consacre son premier essai paru en 2012.  « Après cette étude monographique extensive, j’ai voulu continuer à examiner ce rôle charnière de l’expérience de deuil dans la compréhension d’une vie humaine, et le rôle privilégié d’observatoire que constituent l’écriture et la littérature, à partir d’autres œuvres actuelles qui non seulement traitent de deuils personnels, mais le font en se tournant vers d’autres œuvres littéraires », souligne-t-elle.

    Maïté Snauwaert a notamment été frappée par la publication, en 2009, d’un texte inédit de Roland Barthes, issu de son archive privée et intitulé Journal de deuil. « Écrit après la mort de sa mère, de 1977 à 1979, et qui n’était pas destiné à la publication, il se constitue de feuillets datés, à la façon d’entrées de journal, et c’est Barthes lui-même qui, dans l’un de ces feuillets, réfère à l’écrit en cours comme à un « journal de deuil ». Les notes y sont très lapidaires, mais mêlent l’expression de la peine, de ce que Barthes appelle, empruntant un mot de Proust, son « chagrin », et une réflexion plus intellectuelle sur le deuil et les modalités qu’il revêt dans la société de l’époque », explique-t-elle.

    S’en sont suivies, l’année d’après, d’autres découvertes similaires : Blue Nights de l’Américaine Joan Didion; Qui de nous deux? du Québécois Gilles Archambault; et A Widow’s Story de Joyce Carol Oates, également américaine. « Les trois étaient des récits de deuil. Deux étaient des récits de veuvage, le troisième celui d’une mère endeuillée. À partir de leur publication simultanée en 2011, j’ai commencé à penser qu’il y avait peut-être là un genre littéraire nouveau qui se dessinait. En effet, dans des sociétés à la fois ayant beaucoup en commun : la France, le Québec, les États-Unis, mais aussi étant parfois relativement éloignées ou étanches en termes culturels, se faisait jour un même intérêt. Car, au-delà de la qualité intrinsèque d’un texte littéraire, il faut aussi qu’un éditeur le juge intéressant, publiable, qu’il pense qu’un certain lectorat sera intéressé » mentionne Maïté Snauwaert.

    Cette recherche la conduisit en Angleterre, avec Levels of Life de Julian Barnes, grand succès critique et de librairie, dédié à la disparition de son épouse; mais aussi au Québec, en Ontario français, au Canada. Sans oublier un nouveau regard sur la France, « où des textes publiés dans les années 1990, que j’avais lus de façon isolée, se mirent à faire corpus : Bernard Chambaz avec Martin cet été, récit du deuil de son fils de 16 ans ; Camille Laurens avec Philippe, récit de la mort de son fils nouveau-né; À ce soir de Laure Adler, également sur le fils; et bien sûr L’enfant éternel, tous publiés autour de 1995 ou au tout début des années 2000 ».

    Comme elle le fait remarquer, « on s’intéressait suffisamment au deuil des proches pour en écrire, et que cela soit publié. (…) Ainsi, mon hypothèse est que la littérature répond à un besoin, vient combler en quelque sorte sans le rompre pour l’endeuillé un silence social, en restaurant à la fois une parole sur l’expérience de deuil, mais aussi une conversation, un espace de réception public pour cet échange », croit Mme Snauwaert.

    La professeure adjointe relève un certain nombre de constantes qui étaye l’hypothèse d’un genre littéraire en émergence :

    • La première est l’accent mis sur la chronologie et la matérialité de la mort ou des derniers instants. La description est clinique, les détails sont crus, l’horaire est exact.
    • La seconde est l’importance mise sur le quotidien rompu, et sur la texture même du temps qui a changé.
    • La troisième est la construction éclatée, souvent répétitive voire litanique (comme dans l’élégie), apparemment chaotique mais très sophistiquée, qui est celle du texte.
    • La quatrième est l’accent mis sur la difficulté à habiter l’espace commun qui était celui du vivre à deux – en même temps que la découverte qu’il n’y en a aucun autre possible.
    • La cinquième est le rôle de témoin de la vie partagée qui était celui du disparu (qu’il s’agisse de l’époux, de l’épouse, de la mère ou du frère).
    • Tous débordent la dimension du récit intime pour aborder une réflexion de nature générale, ou collective, sur le deuil, la mort, et la lumière rétrospective qu’ils jettent sur l’existence.
    • Enfin, chez tous ces auteurs l’expérience de deuil vient révéler une conscience d’être mortel qui devient bientôt, du moins lorsqu’ils sont plus âgés, en particulier quand vient de disparaître le témoin des quarante dernières années de leur vie, un apprentissage de la mort, une préparation à mourir.

    Maïté Snauwaert entend se pencher davantage sur ce genre littéraire, puisqu’il y a encore très peu d’études critiques qui abordent ces textes ou ces questions, à l’exception notable de celle de Sandra Gilbert aux États-Unis, qui porte essentiellement sur l’élégie poétique.

    « Lorsque cette étude sera complétée, je veux me pencher sur la généalogie littéraire qu’il est possible de dresser de ces textes. À quoi, à quand remontent les premiers textes littéraires de deuil, après la vogue ou la vague du « tombeau littéraire » de la fin du 19e siècle? Car ces opus sont rares dans l’histoire du 20e siècle, avant les années 90 et 2000. Les textes consacrés au deuil d’un proche plus tôt au 20e siècle font plutôt exception, comme des sortes d’ovnis littéraires sans suite, sans épigones, et ce, malgré le succès qu’ils ont pu rencontrer lors de leur parution », conclut-elle.