Lettre ouverte du doyen du Campus Saint-Jean à Madame la présidente de la Société historique francophone de l'Alberta (SHFA)

Réponse du doyen à la lettre ouverte de la SHFA du 11 juin 2026.

12 juin 2026

Lettre ouverte Jason Carey, PhD, P.Eng, Doyen du Campus Saint-Jean, Université de l’Alberta

À: Mme Claudette D. Roy, C.M., Présidente, et les membres du conseil d'administration de la Société historique francophone de l'Alberta (SHFA)

Objet : Accusé de réception et position institutionnelle quant à la planification stratégique 2027-2034 du Campus Saint-Jean


Madame la Présidente,

J’accuse réception de votre correspondance du 11 juin 2026, par laquelle la Société historique francophone de l'Alberta (SHFA) nous informe de sa décision de ne pas participer aux consultations individuelles dans le cadre de notre planification stratégique 2027-2034. Nous regrettons sincèrement cette absence, car la contribution de votre organisme est précieuse pour notre communauté.

La réception de votre lettre coïncide avec le 11 juin, une date hautement symbolique qui marque l’anniversaire des excuses officielles présentées en 2008 par le gouvernement fédéral aux anciens élèves des pensionnats autochtones. Cette concomitance renforce, à nos yeux, l’importance et la résonance de la démarche de vérité dans laquelle le Campus Saint-Jean est aujourd'hui engagé.

Le Campus Saint-Jean a lancé cette réflexion auprès de l'ensemble de ses partenaires institutionnels et communautaires dans un esprit d'ouverture, de transparence et de dialogue constructif. Notre ambition commune demeure de bâtir un avenir inclusif, pluriel et rigoureux. Toutefois, nous restons convaincus qu'un tel dialogue gagne à s'appuyer sur un socle partagé de reconnaissance de l'histoire, dans toute sa complexité.

Bien que nous prenions acte de votre décision, il nous tient à cœur de réaffirmer notre position : il nous apparaît difficile d'envisager une planification stratégique d'avenir sans reconnaître pleinement les liens historiques, aujourd'hui documentés, entre certains membres du personnel de l'institution Saint-Jean et le système des pensionnats pour Autochtones.

Le devoir de mémoire auquel nous souscrivons s’appuie sur les travaux rigoureux et les conclusions du Centre national pour la vérité et la réconciliation (CNVR), qui mettent en lumière la circulation d'effectifs clercs entre le Collège Saint-Jean et divers pensionnats de l'Alberta, de la Saskatchewan et de la Colombie-Britannique. Par ailleurs, la congrégation des Oblats de Marie-Immaculée elle-même reconnaît explicitement et publiquement, depuis sa déclaration de 1991, son rôle central dans l’administration de ce système et les souffrances qui en ont découlé, admettant que ce projet visait l'assimilation des peuples autochtones. C'est dans un souci de rigueur scientifique et de transparence que nous rappelons les trajectoires individuelles et factuelles suivantes, issues de nos recherches archivistiques :

  • Le personnel enseignant et de direction : Des figures clés de l’administration du Collège Saint-Jean ont exercé des rôles importants dans des pensionnats autochtones. Le père Antonio Duhaime (économe à Saint-Jean en 1951-1952) et le père Georges Chevrier (enseignant au Collège Saint-Jean de 1945 à 1949) ont tous deux été missionnaires et directeurs du pensionnat St. Michael’s à Duck Lake (Saskatchewan). À l'instar d'autres membres, ils sont mentionnés dans des enquêtes documentées faisant l'objet d'allégations de maltraitance. Le révérend Émeric Drouin (assistant à Saint-Jean en 1951-1952) a également été enseignant principal au pensionnat Ste-Marie à Cardston.

  • Le clergé issu de l'institution : Plusieurs prêtres passés par les rangs ou l'administration du Collège Saint-Jean ont œuvré de manière prolongée au sein du réseau des pensionnats. Le père Antoine Kacl, actif à Saint-Jean entre 1927 et 1953, a cumulé des rôles de missionnaire et d'employé dans les pensionnats de Dunbow, Duck Lake, Ermineskin (Hobbema) et Blue Quills (St. Paul). Le père James Michael McGrath (diplômé du Collège en 1940) est devenu directeur du pensionnat Cariboo à Williams Lake, tandis que le père Auguste Husson (en repos à Saint-Jean en 1926) avait auparavant œuvré à Grouard, Smoky River et Duck Lake.

  • Les témoignages et enquêtes : Les recherches historiques et les témoignages de survivants mis en lumière par le travail journalistique évoquent des allégations d'abus impliquant des personnes ayant lié leur parcours à celui de Saint-Jean, notamment les pères Gilles Gauthier (sorti du Collège en 1959) et Laurent Houde (sorti en 1950), ce dernier faisant l'objet de dénonciations par des survivants du pensionnat de Duck Lake.

Ces données, issues de recherches préliminaires dans les archives publiques, représentent une réalité systémique que le Campus Saint-Jean, en tant que composante de l’Université de l’Alberta, a le devoir d'analyser. C’est pourquoi nous nous engageons à poursuivre ces recherches historiques de manière approfondie et à en publier l'intégralité des conclusions. Face à ces faits, notre établissement universitaire se doit de cheminer de manière irréversible sur la voie de la vérité et de la réconciliation.

Parallèlement à ce travail mémoriel nécessaire, nous envisageons l'avenir du Campus Saint-Jean avec une profonde confiance. Notre établissement connaît un dynamisme remarquable et s'apprête à accroître significativement son effectif étudiant au cours des prochaines années. Ce développement historique représente une avancée majeure pour la pérennisation de la francophonie albertaine.

Cette croissance repose entièrement sur le rôle rassembleur que le Campus doit jouer au sein de notre société. Notre institution a la responsabilité d'être un espace d'ouverture absolue, capable d'accueillir chaque personne étudiante, peu importe son parcours, ses origines ou son identité, afin qu'elle se sente pleinement respectée et en sécurité entre nos murs. Nous croyons qu'on ne peut rassembler la communauté de demain sans faire la lumière sur l'histoire d'hier.

Face aux horizons prometteurs qui s'ouvrent à nous, notre administration reste pleinement concentrée sur sa mission première. Malgré les débats et les pressions qui peuvent parfois entourer ces enjeux à l'échelle nationale, notre focus absolu demeure l'excellence académique, l'innovation scientifique et le service à la communauté. Nous continuerons à concrétiser une vision de la francophonie ouverte, inclusive et résolument tournée vers l'avenir.

Le cinquantenaire de la Faculté Saint-Jean en 2027 sera le reflet de cette trajectoire de croissance et de rigueur. Ce jubilé nous permettra de célébrer nos réussites académiques, tout en honorant notre devoir de mémoire. Les décisions concernant la gestion de nos espaces et de notre patrimoine s’inscriront toujours dans cette volonté de vérité, de décolonisation et de respect des protocoles éthiques contemporains.

Nous aspirons à représenter une francophonie rayonnante, diverse et unie autour de valeurs universelles.

Tout en regrettant que la SHFA ne participe pas à ce processus qui forgera le Campus pour les sept prochaines années, nous tenons à vous assurer que la porte du dialogue restera toujours ouverte. Nous espérons sincèrement pouvoir, à l'avenir, cheminer ensemble sur la base d'une reconnaissance mutuelle des faits historiques établis par la recherche. 

Jason Carey, PhD, P.Eng
Doyen, Campus Saint-Jean
Université de l’Alberta


c.c. :

Nathalie Lachance, présidente de l’ACFA
William Flanagan, président de l’Université de l’Alberta
Verna Yiu, provost de l’Université de l’Alberta